Carine, « vélotafeuse »
Bravant la vague de froid, Carine Pilosoff a pris ce lundi son vélo pour se rendre à son travail, comme elle le fait chaque
matin. Elle s’est vêtue chaudement, multipliant les épaisseurs, et a enfourché sa monture, un preux destrier noir, tout en carbone. Mollets d'acier, mental du même alliage, elle s’est lancée pour
un long bout de chemin entre son pavillon du quartier des Bruyères, à Sucy, et son bureau derrière la place de la Concorde, à Paris. Au total, quelque 27 kilomètres qu’elle a refaits le soir en
sens inverse.
Carine Pilosoff, 39 ans, est une "vélotafeuse", lire une personne qui se rend à son travail à bicyclette. Ils sont de plus
en plus nombreux dans les grandes agglomérations. Mais, là, c’est un cas d’école, une forme d'exploit quotidien même si, modestement, elle dit connaître des gens qui couvrent de plus grandes
distances encore.
D'aussi loin que remontent ses souvenirs, Carine Pilosoff a fait du vélo. "Je ne peux pas m’en passer. Ca doit venir de l’enfance." Elle aime ces engins, jusqu’à les collectionner, recueillant les vieux biclous
comme d’autres recueillent les chats abandonnés. Dans son garage, on recense ainsi une dizaine de cadres plus ou moins modernes, posés ou suspendus un peu partout.
Longtemps, elle a pédalé pour sa détente, le week-end et pendant les vacances. Jusqu’au moment, en 2004, où lui est venue la
nausée des transports en commun. "Le RER, c’est affolant. Il y a tellement de moments négatifs. Je n’en pouvais plus." Elle
décide donc d’essayer de se rendre au travail à vélo, y prend rapidement goût.
En 2006, quand elle choisit de déménager, Carine Pilosoff se détermine largement en fonction de cet impératif, jauge les
maisons en fonction du parcours jusqu’à Paris. Elle jette finalement son dévolu sur Sucy-en-Brie qui lui permet de longer agréablement les bords de Marne. Les trois-quarts du temps,
elle roule sur des pistes cyclables même si, à Paris, celles-ci sont trop piégeuses à son goût. "A croire qu’elles ont été faites par des
gens qui n’ont jamais fait de vélo."
Sur sa tablette numérique, la cycliste montre son parcours quotidien, liste les endroits bucoliques et ceux qui le sont
moins. Se succèdent ainsi les bouts droits où elle pédale en liberté, les croisements dangereux, les lieux où il faut s’imposer aux automobilistes, ceux où il faut humblement s’effacer.
"Je privilégie la sécurité et les endroits où il n’y a pas de voitures, explique-t-elle. Je préfère faire un détour qui me fera perdre cinq minutes mais m’évitera les pots d’échappement." Un collègue n’a pas cette chance : son
trajet de quinze kilomètres se fait en permanence au milieu des embouteillages.
Carine Pilosoff raconte ce qui ressemble à une promenade : les bords de Marne sans cesse changeants, la vapeur qui nimbe
parfois d’irréalité la rivière, les ragondins qui s'ébattent sur les berges, les couleurs du printemps, celles de l’automne, les levers et les couchers de soleil, le pont où elle
s’arrête souvent pour des minutes contemplatives. Elle ne se lasse pas des jolies maisons d’architecte de l’île Sainte-Catherine, à Saint-Maur. Elle croise sur son chemin une
autre population que l'habituelle masse pressée. Elle est faite de gens jamais en retard, de flâneurs professionnels. La cycliste décrit les mamies qui nourrissent les canards, les joggers
qui galopent, les badauds qui promènent leur chien.
Elle raconte aussi les lieux moins champêtres quand il faut affronter le stress de la circulation, les chauffeurs
irascibles, les insultes, les klaxons, les coups de frein intempestifs. Elle ne cache pas non plus le spleen des journées lugubres où il faut pédaler sous la pluie, avec le vent de face qui
vous cingle le visage. "Ca glisse, ça freine mal, les automobilistes ne nous voient pas. Ces jours-là, c’est vrai, on est moins nombreux
à rouler. On ne croise que les plus motivés." Ils se reconnaissent, ces acharnés, se saluent. "Parfois, on tape la
discute." Et puis, aux beaux jours, les vélos se font plus nombreux, reviennent comme hirondelles au printemps.
On l’a compris, il faut un peu plus qu’une simple bruine, qu’un crachin pour briser Carine Pilosoff dans son élan. Même les
jours de neige, elle trouve plus d’avantages esthétiques que d’inconvénients pratiques à ce manteau blanc et glissant.
En fait, seul le verglas, le vrai, celui qui fait de la route une patinoire, peut avoir raison de sa résolution. Il lui
faut alors retourner vers la gare du RER, la tête basse. "Je le vis chaque fois comme une défaite. Je monte dans le wagon, me retrouve
entassée et, aussitôt, je le regrette. Je jure qu’on ne m’y reprendra plus."
Carine Pilosoff met entre une heure et une heure et quart à faire son trajet de porte à porte, peu ou prou, dit-elle, le
même temps qu'en transports en commun. Ce chrono signale tout de même une pédalée alerte, presque "tourdefrancienne"."Avec un minimum de
condition physique, vous y arrivez, tempère l’intéressée. Il faut juste réguler son effort. Dans dix ans, je ne
roulerai pas pareil, c'est sûr. Mais, régulièrement, je croise des gens plus âgés que moi qui vont aussi au travail à vélo. C’est plutôt une activité qui conserve. Mon père en fait toujours à
soixante-dix ans."
Un palliatif, une petite tricherie est toujours possible: les engins à assistance électrique. Mais n’en parlez pas à
notre puriste. "Un vélo, c’est fait pour pédaler." Parfois, elle avoue cependant des coups de fatigue, notamment en fin de
journée, quand il faut affronter la côte qui mène à son pavillon, un méchant casse-pattes où les voitures vous frôlent comme si vous n’existiez pas.
Lorsqu’elle arrive à son travail, habillée comme une alpiniste l’hiver, en short l’été, Carine Pilosoff endure
parfois les remarques ironiques de ses collègues. On la compare tantôt à un coursier avec sa sacoche dans le dos, tantôt à un Playmobil avec son casque et son gilet fluo. "On sourit, on rit mais ça ne va pas plus loin. Parfois, on me dit que j’ai du mérite, que c’est super. Je réponds que ce sont ceux qui prennent les
transports en commun qui ont du courage."
Carine Pilosoff a un accessoire presque aussi important pour sa pratique qu’une selle et des pédales : une douche sur son
lieu travail. Plus qu'un luxe, une nécessité. En arrivant, elle peut se rafraîchir, se changer, enfiler "des habits civils"
avant de commencer sa journée. "C’est une chance, bien sûr."
Elle dispose également d’un autre apanage, un lieu où garer son vélo en sécurité. De quoi éviter une des plaies du cyclisme
: le vol. Elle sait l'agacement de ceux qui subissent cette avanie. Elle a même lancé un site Internet voldevelo.com. Il permet aux gens qui se sont
fait dérober leur bicyclette de le signaler gratuitement et de mettre la photo du cher disparu. Les internautes se voient également prodiguer des conseils sur la manière de bien attacher leur
vélo, afin de dissuader les "emprunteurs".
Il y a un autre inconvénient au deux-roues, le plus sensible évidemment : les gadins. Carine Pilosoff siffle pour
se signaler aux étourdis. L’an dernier, cela n’a pas suffi. Une moto a traversé la piste cyclable devant elle. Vol plané, "épaule en
vrac", urgences. "Ma tête a tapé. Heureusement, j’avais un casque."
Mais il faudrait plus qu'une chute pour la faire renoncer. Chaque matin, quand elle passe sur le pont qui enjambe la gare de
Sucy, elle voit la foule agglutinée sur le quai. "Je me dis que je suis privilégiée." De quoi renforcer sa motivation
et repartir en danseuse.
(source: le blog de Benoît Hopquin, hébergé par le quotidien Le Monde).
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