Récits de quelques escapades cyclo d'une équipe de copains du Conseil Général du TARN et de leurs potes...
Suées et vautours d’Arnostéguy

Samedi 25 juin. Dès 6H30, des bruits de lever et de douche se font jour. Thierry le Labrador, le seul qui pourrait flemmarder un peu,impulse le mouvement. Je l’entends de ma moitié de lit partagé volontairement depuis le Ventoux avec Bernard. Et me débrouille pour lui succéder à la salle de bains.
Tous les copains n’en feront pas de même car certains pensent que se doucher avant toute « épreuve vélo » parasite l’influx. Maxime générale, pratique rugbystique ou diablerie waltérienne?
En ouvrant les volets de la chambre, on découvre une météo contrastée. Température douce mais ciel couvert et montagnes en partie cachées. Le tout sur fond d’humidité. Il devient urgent de ne pas se presser …
On renoue avec la scène du petit déjeuner en commun. Chacun (re)dévoile malgré lui ses petites manies. Lait, café, café au lait, fromages blancs, céréales, fromages blancs et céréales, bananes, pain beurre et (ou) confiture. On gère la pénurie de petites cuillères avec un sens inné du partage. Personne ne songe à déboucher la bouteille entamée d’Irouléguy qui trône sur le comptoir de la cuisine. Hier soir, on se laissait aller spontanément. Maintenant, les réjouissances ont changé.
J’interroge les copains sur les tenues appropriées pour notre périple. La tendance est au port du maillot de l’Albigeoise. Ca tombe mal car je n’ai pris que la version la plus aérée. Je m’exhiberai donc pour les premières photos d’avant départ avec le maillot vert du Conseil Général avant que Xav – l’ex coach habitué des jeux de maillots de rugby- ne me fournisse un de ses exemplaires de notre bel uniforme made in « Tarn Viandes », « la Maison Coloniale » et Adventure Parc de Saint Pierre de Trévisy.
0n se prépare. L’entrée du gîte de Maïté se transforme progressivement en show room coloré de casques et de chaussures de vélo. Toutes les paires, sagement rangées les unes à côté des autres, attendent leur coureur. La pompe à pied de Denis et les bidons de ravitaillement sont aussi de la partie.
Les vélos, sortis précautionneusement de leur nuit de repos, sont rassemblés dans la cour intérieure et accoudés devant les fenêtres et les portes .Chacun se montre attentionné envers sa machine, lui palpe les pneus et les patins. Plusieurs toilettent leur chaîne. Dany et Didier s’affairent tout particulièrement, tels des mécanos de grande équipe. On se sent tous solidaires et respectueux de nos vélos. La journée nous unit les uns aux autres.
Séance photos. Denis, l’Ange Blanc du Tarn Pays Passion, s’affuble d’un béret basque pour mieux symboliser son amour pour ce peuple et son pays des deux côtés des Pyrénées. Il le conservera toute la journée avec cette angélique élégance de sportif expérimenté et sain.

Le groupe se rassemble . Thierry, Dany, Walter opèrent avant de solliciter le locataire du gîte d’à côté. En fin d’après midi, on devrait se régaler de leurs photos numériques en les visionnant sur l’écran de télé. Entre temps..
On démarre autour de 8H30. Pas vraiment anxieux car d’abord contents d‘être là. Le Diable Rouge, Pascalou le Mirandolais et moi caracolons rapidement en tête, trop amusés de la situation pour réaliser qu’une fois de plus on part trop vite. Les autres font preuve de sagesse, notamment les « trois oiseaux nocturnes » qui connaissent les difficultés de la route – faux plats ascendants et longue ligne droite- entre Saint Etienne de Baïgorry et Saint Jean Pied de Port. Ils se souviennent trop de leur souffrance sur ces derniers kilomètres de leur rando aller.
Surpris d’entendre les automobilistes klaxonner systématiquement avec douceur à chaque dépassement , je réalise qu’il s’agit en fait de l’initiative volontaire de Thierry Le Labrador. C’est lui qui joue ainsi du klaxon soft. En orfèvre.
Notre accompagnateur maîtrise totalement la situation et nous apporte un confort moral permanent. Irremplaçable et inestimable. Il nous rend confiant pour la suite des évènements.
Ses potes à la langue bien pendue l’ont affublé du surnom de Labrador . Pour cause (ancienne) , m’ont-ils expliqué, de port de bandanas autour du cou. Tel un collier canin. Je décide, en hommage à ses attentions permanentes envers nous , de le rebaptiser de manière humaine . Le Labrador devient Labra d’Or.
Très vite, on aperçoit les terrasses escarpées du vignoble d’Irouléguy. Le plus petit vignoble français se cultive sur 200 hectares .Et respire l’Histoire. Ses premiers ceps ont été plantés par les moines de Roncevaux pour approvisionner les relais des pèlerins de Saint Jacques de Compostelle.
Xav emmène le groupe à l’entrée de Saint Jean Pied de Port .Il nous conduit vers la halle et le carrefour de notre nouvelle route .La D 428 constitue en fait une des routes d’estive et une portion stratégique du GR 65, sentier de Saint Jacques de Compostelle . Elle a aussi servi de passage des armées romaines vers l’Espagne et de route Napoléon.
En cet instant on ignore encore que port signifie ici col .On le comprend très vite. Les premiers trois ou quatre cents mètres de cette route vers le col d’Arnostéguy nous paraissent vraiment agressifs. La raideur de ce rampaillou « coupe les pattes » et s’allie méchamment avec l’humidité.
Peu assurés, on patine sur la chaussée mouillée. Debouts sur les pédales – en danseuse- on cabre le vélo. Bref, ça démarre difficilement.
Officiellement, l’ascension dure 18,50 kilomètres. Le dénivelé moyen est estimé à 5,80 %. L’indice de difficulté de 132 ,41 lui confère la dixième place du top des 90 ascensions voisines. On l’entame à 180 mètres pour en atteindre au sommet 1236.
On dépasse de nombreux marcheurs des deux sexes sans repérer s’ils portent ou pas une coquille de Saint Jacques. Beaucoup nous disent bonjour avec un accent espagnol ..ou basque espagnol. .Je monte nettement moins vite que mes pulsations cardiaques. Et comme je me suis promis de respecter les conseils familiaux et médicaux en la matière..
Pascal et moi nous retrouvons assez rapidement à la traîne. En difficulté de gestion de la situation et de la respiration. Les kilomètres se suivent avec des pourcentages de dénivelés moyens de +8,8%,+4,6%,+3,5%,+13,2%,+13,4%,+10,9%,+11,5%,moins1,7%,+8,5%,+7,3%...
Et ces moyennes n’expliquent pas tout. Loin de là. Parfois les côtes sont concrètement encore plus fortes car elles sont précédées de quelques portions descendantes. Le tout sur fond d’humidité, de bruines, de brouillards et de nuages. Quelques conducteurs de voitures ou de tracteurs avec remorque nous dépassent ou nous croisent avec le sourire des habitués des lieux !
On pose parfois pied à terre l’un après l’autre, on marche alors ensemble en poussant le vélo pour mieux remonter dessus un peu plus loin. Le sel évaporé dans les efforts s’agglutine sur les poils des bras. Les maillots ruissellent de sueur. Les voitures croisées plus haut en sens inverse et aperçues dans les derniers moments ou presque n’incitent guère à l’optimisme. Labra d’Or vient à notre rencontre avec son véhicule à quatre roues mais on persiste à vouloir rester sur deux.
Difficile dans ces conditions de parler du paysage , des cols approchés , des animaux estivants ou des montées des autres copains. Les photos de Thierry apportent heureusement quelques témoignages. Pancartes sur l’interdiction du tir au lapin, bergeries ou cayolars loués par les bergers aux commissions syndicales. Brebis à la tête rousse ou noire, vaches blanchâtres étiquetées Chevillot sur les oreilles, porcs au cul noir, chevaux, poulains et Pottock.


Retour sur les premiers copains en des virages ascendants .Denis et son béret basque montent « affûtés ».
Dany s’applique en souriant tout en paraissant facile malgré l’ouverture de la fermeture éclair du maillot.

Hervé – surnommé « le Petit » par ses amis du groupe les moins charitables- monte en grand monsieur .J’admire sa maturité sportive, ses capacités de concentration et de dosage de ses efforts.

Didier, le Duc de Chevreuse, semble déterminé et sûr de son affaire. Il monte à son rythme.

Suivent Xav, Walter et André. Ce trio s’accroche avec courage. On en devine les efforts et la motivation. Comme d’habitude, Diable Rouge joue à la danseuse du P38. Bernard arrive ensuite, pour une fois en solitaire, regard volontaire et tendu vers la suite de la route.
Sur les derniers kilomètres d’accès à l’Arnostéguy, les nuages s’estompent peu à peu. Le ciel dégagé permet enfin de goûter le paysage et ses panoramas. Trop tard pour avoir vu les ruines d’une ancienne redoute de la Guerre de Navarre. Juste assez pour, en principe, découvrir autour d’une croix de pierre quelques témoignages chiffonnés du passage de pèlerins.

On découvre finalement une terre d’herbage, sorte de plateau sans arbre parfois rocailleux et quelques cols. Je repense en souriant aux fantastiques cailloux lunaires des cinq derniers kilomètres du Ventoux .L’Euskadi est plus verte. On arbore aussi le sourire des gagnants joyeux de retrouver toute l’équipe.
Les pèlerins pédestres poursuivent leur marche sur d’autres sentiers les emmenant vers Roncevaux. On stoppe tous pour une halte ravitaillement un peu après l’Arnostéguy, à proximité d’un caloyar. On quitte les casques, on remplit les bidons, on récupère les pare vents pour la descente.

Un berger stationné en voiture semble nous surveiller.Il nous intrigue ou nous irrite sans raison. Craint il pour sa bergerie et ses enclos ? Non. Très vite, tout comme lui, on lâche tout pour observer un vol de vautours. Moment privilégié après les suées de l’ascension de l’Arnostéguy.
On aperçoit d’abord un vautour planant sans effort alors que nous venons, nous, de monter à la force des jarrets. Quel contraste ! Lui s’appuie sur les courants d’air chaud ascendants et ne semble guère bouger les ailes. Nous ne dévoilons pas tous d’aussi élégantes positions sur le vélo dans les côtes. J’en connais au moins un qui penche à chaque coup de pédale..
Le vautour s’est posé sur un bloc de roches. Est ce un gypaète barbu, un milan, un aigle, un vautour fauve ? Et que dire de cette colonie d’une vingtaine d’autres rapaces qui vient de surgir dans le ciel ?
Tous sont certainement des vautours fauves. Et notre berger nous confie ne pas les aimer. Il les trouve pléthoriques et sanguinaires .Tricheurs vis-à-vis de la Montagne basque et des lois de l’estive pastorale. Aptes à s’attaquer aux bêtes blessées et à les dépecer. « …Ici, il y en a près de deux cents !... »
Deux cyclo de Mauléon nous rejoignent et la conversation s’engage aussitôt. L’un des deux Basques est un vrai moulin à paroles. Il nous questionne à toute vitesse sans trop nous en dire sur lui « Vous êtes montés par où ? Y’a trois accès à l’Arnostéguy, un depuis Saint Jean, un depuis Esterençuby et un depuis Saint Pierre … Moi, je te dirai pas d’où je viens… » On l’écoute aussi pour son accent. Xav l’imite avec talent…à son départ.